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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 17:06

Le billet récent What's in a name ? m'encourage à écrire sur les noms de ces personnages.

Pour "Lire en fête" 2006, dont le thème était "Une ville une œuvre", la BMV avait édité le roman vouvrillon de Balzac, L'Illustre Gaudissart, et proposé l'exposition "Gaudissart parmi nous". Nous y avions présenté nos connaissances sur Margaritis. Elles provenaient de l'édition des Classiques Garnier par Bernard Guyon en 1970, où une note dit que Balzac connaissait probablement le nom de Margaritis car c'était le nom d'un contemporain d'origine italienne, enterré au cimetière du Père Lachaise en 1825. Un lecteur avait envoyé des documents à B. Guyon qui en avait donné le facsimilé. Nous l'avions reproduit pour notre exposition.

Ceux qui connaissent le Père Lachaise à Paris ne peuvent manquer la petite chapelle de la famille Margaritis, située à droite au bord de l'allée principale, à environ 50 m de l'entrée Boulevard de Ménilmontant. En 1965 on y avait enterré Gilles Margaritis qui avait créé "La piste aux étoiles", émission bien connue de ceux qui regardaient la télé dans les années 50 et 60. On peut lire dans la chapelle, en se penchant un peu, les plaques en italien qui honorent les contemporains de Balzac (lui même enterré au Père Lachaise, mais beaucoup plus haut, sur la gauche, là où ont eu lieu les derniers combats de la Commune).

Margaritis, le "fou", a le dessus sur Gaudissart. Un fascicule de l'Office de tourisme datant d'il y a environ quarante ans disait maladroitement : "Cet individu n'est pas un vrai vouvrillon. Il est d'origine italienne." Eh oui, ce Margaritis est un "rapporté", comme on dit, et pourtant il défend victorieusement l'honneur de Vouvray. On relira avec intérêt l'analyse que fait du dialogue échevelé entre les deux personnages Shoshana Felman dans son livre La folie et la chose littéraire (Seuil, 1978).

 

Gaudissart, vaincu, reste cependant celui qui pérore et qui fait rire. Son nom évoque le verbe latin gaudere (= se réjouir), car on rit en lisant L'Illustre Gaudissart, même si c'est aux dépens du personnage. C'est ce que signale, bien sûr, Agnès Orosco dans son blog littéraire Convolvulus (que nous aimons, et pas seulement parce que notre bulletin papier s'appelle Les Liserons). Dans son billet du 17 janvier, elle nous explique : "Voilà donc un homme que peint son nom, et ajoutez à cela que son prénom est Félix."

Le commis-voyageur doué sait utiliser la gaudriole. C'est un gaudisseur, comme on disait au 15e et au 16e siècle), un joyeux compagnon et aussi un homme de plaisir : voyez-le avec Jenny et ce qu'il dit (et fait) à sa maîtresse (une gaudinette, comme aurait dit Rabelais).

Le nom Gaudissart (pas avec un d à la fin, comme on le voit quelquefois) a-t-il une autre réalité ? Sans aller chercher le "collet de Gaudissart" dans le Vercors, on signalera que le nom est toujours porté, notamment en Indre-et-Loire. Plus intéressant, Balzac le connaissait, comme il connaissait le nom de Margaritis. Ce sera le petit scoop de ce billet.

 

Dans sa séance du 29 octobre 1930, la Société Archéologique de Touraine donne la parole à M. Lainé. Il décrit la déconfiture de la maison tourangelle de Rohan-Montbazon à la fin du 18e siècle. Le duc du même nom avait créé une banque de rentes viagères qui donnait des intérêts élevés, de 7 à 10%. C'était du vent, la faillite et la ruine suivirent et un inventaire eut lieu de novembre 1782 à janvier 1784. Un des sept syndics s'appelait Gaudissart. (On trouvera ces renseignements dans le Tome XXIV (1928-1930) du Bulletin de la SAT.)

La Société Archéologique de Touraine ne fait pas le rapprochement avec l'Illustre Gaudissart. Il nous paraît évident. Certes, les événements se sont déroulés avant la naissance du romancier. Mais son père, les balzaciens le savent bien, était à Tours, dans les affaires, depuis le Directoire. C'est là qu'il a fait sa fortune. Il savait ce qui grenouillait dans ce monde-là. La chute de la maison Rohan-Montbazon a préparé le terrain pour la Révolution. On n'oubliera pas bien sûr, l'affaire du collier de la Reine (1785) où le Cardinal de Rohan était directement impliqué.

Nous apprenons en lisant La vie prodigieuse de Jean-François Balssa par Jean-Louis Déga (Editions Suverbie, 1998) que le père de Balzac avait préparé des rapports juridiques et administratifs pour le Prince de Rohan-Guéméné, duc de Montbazon et qu'il connaissait le Cardinal de Rohan, oncle du Prince.

C'est chez lui, à Tours et à Paris, qu'Honoré de Balzac avait entendu le nom de Gaudissart.

 

Le romancier en fait un personnage de La comédie humaine et l'utilise dans six romans… Comme c'est souvent le cas, c'est  un personnage reparaissant ou récurrent. Un autre billet, peut-être, en parlera sous cet angle. Dans L'Illustre Gaudissart, Balzac l'envoie sur les chemins et dans les vignes de Vouvray.

 

Nous sommes heureux d'avoir partagé cette découverte où apparaît un Gaudissart réel  avec les lecteurs de ce blog.

 

gaudissart, édition Furne, allégé 10

 

 

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