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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 21:26

 

Ce roman de Mathias Énard nous met au cœur du monde arabe aujourd'hui en nous faisant partager les sentiments, les pensées, les souffrances de Lakhdar, jeune Marocain de Tanger dont la voix ne nous quitte pas, du début à la fin.

Parmi les réussites du roman, il y a le ton de cette voix : elle allie l'argot qui frappe et la langue littéraire précise qui va à l'essentiel. Un exemple du début : "je suis allé dans une école tout à fait moyenne où j'ai appris un peu de français et d'espagnol et chaque jour je descendais avec mon pote Bassam vers le port, dans la partie basse de la Médina et au grand Zoco reluquer les touristes, dès qu'on a eu du poil aux couilles avec Bassam c'est devenu notre principale activité, mater l'étrangère, surtout l'été quand elles mettent des shorts et des jupes courtes."

Le "printemps arabe" est en arrière plan depuis l'immolation de Sidi bou Zid, ainsi que les nuances de cet univers, de la démocratie à l'intégrisme. Il y a de nombreuses allusions à des événements récents ; c'est souvent que nous nous disons que Lakhdar est à côté de nous et parle de ce que nous connaissons à travers les omniprésents médias. Lui même, constamment sur Internet, est bien informé de l'actualité. Les "indignés" espagnols ne le concernent pas directement, cependant il sait, et juge avec sévérité : une révolution sans but, dans un pays où le foot est plus important que la politique. Derrière Lakhdar, on entend Mathias Énard : si Gandhi s'était seulement assis sur un bout de trottoir, sans autre but politique, il aurait peut-être exprimé son indignation mais surtout fait "rigoler les Anglais". On a parlé plus haut de Sidi bou Zid. Il y a aussi l'attentat de Marrakech du 28 avril 2011, la France rose après l'élection de François Hollande le 6 mai 2012. "Nul homme n'est une île" a dit John Donne (No man is an island). Le héros romanesque est peut-être un individu unique, mais c'est au nom de milliers d'autres êtres qu'il parle. Au détour d'un paragraphe nous lisons, le souffle coupé : "un fondu a abattu trois enfants et un adulte dans une école juive, au pistolet, à bout portant…" et nous savons bien quelle horreur Lakhdar fait apparaître.

Plus tard, dans 10 ans, dans 50 ans, etc. peut-être faudra-t-il des notes pour comprendre de quoi est fait le quotidien de Lakhdar, mais le lecteur, même alors, sera pris par le devoir de se déterminer, de prendre position, d'agir.

Le roman déroule le récit de la vie de Lakhdar, ce pícaro de notre temps. Il donne un mouvement au livre et entraîne le lecteur. Après les brefs moments de jouissance avec sa cousine Meryem, sa frustration sexuelle aboutit à son bannissement dans Tanger et au décuplement de ses rêves d'évasion. Il y a la rencontre avec les intégristes qui ont fait un docile instrument et un fanatique de son ami d'enfance Bassam. Après une longue période Lakhdar est libraire pour les islamistes et il connaît une sorte de bonheur intellectuel, laissé libre de lire et d'apprendre ce qu'il veut. Mais le jour où les barbus l'arment d'un manche de pioche pour frapper le libraire - homme libre -  qui lui vend des romans policiers, dégoûté de leur violence, il les quitte. Puis, par chance, il trouve un emploi certes mécanique et abrutissant, où il numérise Casanova et aussi les morts de la guerre de 14. Ce travail sans fin  restera une obsession.

Mathias Énard place son héros dans d'autres situations qui lui permettent de brosser une fresque du monde tel qu'il est. Un emploi sur le ferry Tanger-Algesiras permet l'introduction d'Ibn Battouta : c'est le nom du bateau, mais surtout celui du grand écrivain et voyageur arabe (né à Tanger) du 14e siècle. Le périple de Lakhdar est différent mais lui aussi est en chemin.

L'immobilisation des ferries après la faillite de la compagnie maritime (la Comanav-Comarit) permet à Mathias Énard d'élargir le roman, par le témoignage de Saadi, le compagnon de cabine de Lakhdar. C'est un vieux marin qui a navigué toute sa vie et il connaît le monde entier.

Dans un douloureux épisode, Lakhdar travaille pour Cruz qui recueille les cadavres de maghrébins échoués sur les plages d'Andalousie et les ramène quand il peut, à leur famille, tout en empochant l'argent que lui verse la Région Autonome. Ce Cruz, fasciné par la souffrance et la mort, c'est peut-être le Kurtz du Cœur des Ténèbres de Conrad, mais le mal, c'est nous qui le produisons, car les pateras chavirées, et ces morts sur les plages, c'est le résultat de l'attraction fatale exercée par nos pays industrialisés.

 

Et il y a autre chose, peut-être aurions-nous dû commencer par là. Le roman de Mathias Énard s'intitule Rue des voleurs. Aussitôt cette rue de Barcelone, carrer d'en Robador (beaucoup disent, comme dans le roman, carrer robadors) est apparue à celui qui écrit ces lignes. Elle est tout près de la Rambla, du Teatre del Liceu, et les touristes y passent parfois, dans ce quartier appelé autrefois barrio chino, aujourd'hui baptisé Raval par les autorités municipales.

La troisième et dernière partie du roman porte ce titre, "La rue des Voleurs" et c'est une formidable évocation de Barcelone. Ce sont des lieux bien connus, mais vus sous un angle inhabituel. Cette tour qui bande, la Tour Agbar (!!), chef d'œuvre de Jean Nouvel, en fait partie.

 

Mathias-Enard--2-fev-09--8762.JPG

Il y a aussi le chat de Botero sur la rambla du Raval.

 

Mathias-Enard--7-mai-07--761.jpg

Pour éviter la police, Lakhdar contourne une manif par l'Eixample en une marche de 4 heures. On voit les deux barnums provisoires du Mercat Sant Antoni où l'on imagine bien Mathias Énard se rendant le dimanche matin pour mater les vieux livres et revues, en acheter quelques-uns comme les très érotiques Paris-Hollywood des années 50, où les sexes sont passés au blanc.

Lakhdar retrouve son copain à Barcelone. Il le soupçonne d'attendre, comme dit le Coran, "que l'Heure soit proche" (expression répétée, en arabe et en français). Il l'emmène voir sur la plage de la Barceloneta les milliers de culs qui s'offrent. Il donne d'avance au frustré Bassam cette vision des houris du paradis.

 

Le livre permet à Lakhdar d'être de plain pied avec la vie de l'esprit. Il écrit, et surtout il lit. Ce sont d'abord les polars américains des années 50 (McBain). Et puis Izzo, Manchette, et Mohamed Choukri dont le style incisif est analysé  : "Une langue nouvelle, une façon d'écrire qui me paraissait révolutionnaire."  Et les classiques de la littérature arabe (Abû Nuwâs et aussi Naguib Mahfouz ou Tayeb Salih) qu'il étudie pour Judit, son amie arabisante. Et traversant cet univers foisonnant, la figure d'Ibn Battouta, toujours présente.

Le héros du livre de Mathias Énard, dans son errance, sait "que l'Heure est proche". Les rues du Raval, cette "rue des Voleurs"  apportent-elles une réponse ?  Les hommes souffrent et meurent. Lui, pourtant si croyant, sait que "l'injustice de Dieu, (...) ressemble grandement à une absence". Faut-il ne rien faire, comme le proclame, après le Bartleby de Melville, le T-shirt bleu de Núria, la mère de Judit : "I'd prefer not to" ? Faut-il s'enfermer dans les langues (l'arabe marocain, le français, l'espagnol, le catalan, etc.) et dans les livres, dans cette merveilleuse tour d'ivoire qu'est une bibliothèque ? Peut-être va-t-il conclure :  "dehors tout semble n'être qu'obscurité"  mais "dans ma bibliothèque, (...)la fureur du monde est assourdie par les murs..."

Comme un leit-motiv revient un mystérieux "aujourd'hui", au-delà des dramatiques épisodes du roman. Lakhdar l'a trouvé. Où est-il, alors que ces épisodes sont si près de nous ? Qu'est-ce qui permet ce regard en arrière et qui apporte comme une sagesse ?

 

Ilâ-l-liqâ'

 

 

 

Bernard Cassaigne

 

 

 

[Ce livre sera bientôt à la Bibliothèque de Vouvray. Voyez la présentation par Actes Sud, l'éditeur, ce qu'en dit l'Express , et lisez les propos recueillis par Catherine Simon dans le  Monde des livres du 4 septembre.

 

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La fiche de Wikipédia peut rendre des services, enfin, si vous avez 2 minutes pour une vidéo, regardez et écoutez Mathias Énard présenter son roman.

Merci au Nouvel Obs pour la photo de l'auteur. Pour les autres, © BC. La dernière photo, c'est un trottoir de Barcelone.]

 

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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 17:42

On s'est étonné que la BMV ait acheté un roman traduit du nord-coréen, publié par Actes Sud. Il s'agit du roman  Des amis de Baek Nam-Ryong.

Des-amis--couverture.jpeg

Comment pouvait-il y avoir un écrivain digne de ce nom dans un pays comme la Corée du Nord, dictature fermée, etc...?

Justement. Nous connaissions des auteurs de la Corée du Sud. Picquier en a publié. Mais pas un seul écrivain du Nord. D'où cet achat.

Ce n'est certes pas un texte génial. Mais c'est un texte intéressant, sans difficulté de lecture. On y apprend beaucoup sur la façon de vivre des gens et comment le contexte politique influence leur quotidien.

 

Un juge examine une demande de divorce. Pour cela, il rencontre chaque partie, leur entourage, refait l'histoire de chacun, essaie de comprendre et repense à sa vie personnelle.

 

Voyez ce que dit Babelio du roman et dans  l'Express du 1er septembre 2011, lisez "Des amis, premier roman nord-coréen traduit en français." Vous lirez aussi avec intérêt l'article d'Arnaud Vaulerin dans Libération du 10 octobre 2011.

 

 

Essayons de sortir des rails. Regardons aussi à côté des têtes de gondoles. En un mot, soyons curieux.

 

 

Colette


 

Baek-Nam-Ryong.jpeg

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24 septembre 2012 1 24 /09 /septembre /2012 18:56

[Actuellement, la BMV n'a pas de livres de Patrick Deville (Pura Vida, Kampuchéa, Equatoria, etc.) ; prochainement nous aurons Peste & choléra, biographie romancée du biologiste Alexandre Yersin.

Le Rédacteur de ce blog a une opinion ambivalente sur l'écrivain, qui va du rejet à l'acceptation. Les critiques négatives peuvent-elles encourager la lecture ? Nous l'espérons, et mettons en ligne ce compte-rendu de Pura Vida , écrit à l'automne 2004 et paru dans le numéro d'hiver de la revue Ici Tiquicia, Bulletin de l'Association France-Costa Rica.

Vos réactions sont les bienvenues.]

 

Deville, Patrick

 

 "Pura vida" ou "Viva la muerte" ?

 

Le livre de Patrick Deville Pura Vida, paru au début 2004 (Seuil), nous entraîne dans le kaléidoscope de l'histoire de l'Amérique Centrale et de la Caraïbe. L'auteur parle d'emblée "du grand music-hall de l'histoire" (p. 13).

A travers des images colorées organisées en structures rhapsodiques (des lieux typés comme les bars rythment le récit), c'est un voyage dans la tête de ses personnages de Bolivar à Castro, en passant par Sandino, Somoza, le Che et – c'est là le hic – William Walker. Les héros de Patrick Deville se drapent dans le romantisme de l'échec, tous réunis, amalgamés, devant un peloton d'exécution.

Le sous-titre du livre, "Vie & mort de William Walker", attire notre attention sur ce personnage honni de l'histoire costaricienne. Mercenaire financé par les esclavagistes du Sud des Etats-Unis, il est "missionné" pour installer leur ordre social et économique en Amérique Centrale. Patrick Deville dit cette chose vraie, mais sans insister, que "son prestige est immense auprès des sudistes, qui voient se réaliser gräce à lui le Destin Manifeste." Au Costa Rica il échoue, vaincu par un sursaut patriotique à la bataille de Santa Rosa (1856), événement devenu depuis, à juste titre, le symbole de l'indépendance et de la démocratie victorieuse en Amérique Centrale (voyez le Monument National et la sculpture de Carrier Belleuse à San José).

Tout cela, Patrick Deville ne veut pas le savoir. Son William Walker, dit-il, est "ridicule et sublime" (p. 17). L'histoire  et la science historique sont aperçues, "montrées", mais tenues à distance. L'Histoire y est malgré tout présente, que ce soit l'évocation d'un 16e siècle coloré avec la vie de Gonzalo Fernández de Oviedo, auteur de l'Historia General y natural de las Indias (50 volumes) ou celle bien documentée des trafics de drogue de Castro et du sacrifice en 1989 de ses "fusibles", le général Arnaldo Ochoa et Tony de la Guardia. L'auteur liquide le Monumento Nacional en 18 lignes (p. 234) ; il rejette les statufications anciennes pour pouvoir héroïser "le méchant".

Son héros est Kurtz, comme le personnage de Conrad dans Au cœur des ténèbres. Lecteur avide de Byron (mais qui ne l'était pas en 1820 ?), marqué par une blessure amoureuse (mais ne savons-nous pas que "il n'y a pas d'amour heureux"), il s'achemine vers son néant. C'est une marche au supplice : chaque épisode de sa vie rapporté par le livre se terminant par l'incantation scandée : "et il lui reste un an à vivre", "et il lui reste neuf jours à vivre", etc.

Le problème c'est que s'il n'avait pas existé, ses commanditaires en auraient trouvé un autre, lui aussi amateur de Byron ou de Shelley, comme ils l'ont fait d'ailleurs, en imposant de façon à peine plus subtile leur forme d'exploitation de l'homme par l'homme par le biais des multinationales. Relisez donc Mamita Yunai ! (de Carlos Luis Fallas ), Patrick Deville, il est vrai, pour faire plaisir à sa gauche, parle de "la United Fruit de mauvais souvenir" (p. 182) et sait que les Etats Unis ont vaincu : "les descendants de William Walker ont finalement gagné la guerre économique, et occupent touristiquement le pays." (p. 235). Il y a en effet des "mauvais souvenirs" encore très présents.

L'auteur écrit après la fin de l'histoire. Droite et gauche, les idéologies se valent toutes et le méchant vaut le martyr. L'auteur monte des parallélismes difficilement défendables entre William Walker (le "Marcheur", comme Johnnie du même nom, "still going strong") et le Che, tous deux médecins, déracinés, lettrés (problème : Walker n'a pas laissé grand chose pour ce qui est de l'écriture, et l'auteur le regrette), idéalistes (rêve impossible) et tous deux frappés par un chagrin d'amour.

Mais quelle confusion quand Patrick Deville imagine que son William Walker a pu prendre pour modèle à imiter Lord Byron luttant et mourant pour la liberté du peuple grec ! La liberté ! Est-ce au nom de cette valeur que William Walker s'est jeté sur l'Amérique Centrale ? N'est-ce pas plutôt pour satisfaire son avidité mercenaire et sa jouissance névrosée du pouvoir ?

Une métaphysique du mal est affirmée contre l'idéalisme révolutionnaire. Le Che en Christ de Mantegna est mentionné – c'est à la fois honnête et roublard – et aussitôt balayé d'un revers de la main. L'histoire est finie, la révolution est finie nous dit Patrick Deville. La phrase de Simon Bolivar "Celui qui sert une révolution laboure la mer" (El que sirve a una revolución labra el mar) est utilisée par l'auteur en leitmotiv, symbole de "A quoi bon ?", alors que chez le Libertador elle veut stimuler l'énergie du désespoir. D'ailleurs Castro, nous explique Deville, même au début était pourri jusqu'au trognon.

Facile d'affoler la boussole de certains : Christophe Kantcheff dans Politis (4 mars 2004, n° 791) ne voit dans ce livre que "les révolutionnaires oubliés d'Amérique Centrale" et pleure quasiment sur William Walker. Quelle confusion !

 

Cela dit, le doute mortifère est une drogue difficile à fuir. Et il est vrai que ce livre exerce une insidieuse séduction sur le lecteur. L'auteur y promène son mal de vivre et nous donne à voir, là aussi, le kaléidoscope d'une vie nomade, vraie ou imaginaire, peu importe, c'est le texte qui compte.

Ainsi sa rêverie, à l'érotisme à peine esquissé (et d'autant plus puissant) sur la servante Alina à Managua, s'achève brusquement sur une vision de l'échec et de la fuite, inévitables : "Et puis un jour, on laisserait la voiture sur le parking de l'aéroport Sandino, la clé sur le contact. On disparaîtrait. Alors mieux qu'elle ignore tout de ce funeste projet." (p. 116)

L'écriture devilienne, d'un impressionnisme grinçant, est un philtre puissant. Le lecteur est sans cesse ramené au néant :

"Le grand mont Picacho point vers des nuages au couleur de gaz ou de métaux grisâtres, argent et titane, plomb, zinc, manganèse ou aluminium, sous lesquels des vautours noirs, zopilotes dont seule palpite au vent l'extrémité des longues rémiges, dessinent des sinusoïdes ascendantes sur le ciel au-dessus des montagnes, comme des fragments de vieux journaux brûlés au-dessus d'un incinérateur." (p. 171)

Comme devant une ancienne "vanité", nous ne pouvons nous empêcher de contempler ces objets chatoyants extraits de l'Histoire, tout en gardant dans le regard le sablier du temps qui passe et la mouche de la putréfaction.

 

Bernard Cassaigne

 

 

Deville, Patrick, William Walker's Filibusters

 

 

Costa Rica, San José, Monumento Nacional, b

 

 

 

 

 

 

 [Le portrait de Patrick Deville est antérieur à novembre 2011 et provient du Haut Parleur magazine, guide culturel de la métropole Nantes Saint-Nazaire ; la gravure des "flibustiers" au repos après la bataille de Granada au Nicaragua (1856) est citée par l'American Social History Project et provient de J. W. Orr, Frank Leslie’s Illustrated Newspaper, May 3, 1856 ; la dernière photo représente William Walker en fuite devant les républiques d'Amérique Centrale sur le Monument National de San José au Costa Rica. La sculpture est du Français Louis-Robert Carrier-Belleuse. Selon la tradition, le bras tendu a été modelé par Rodin.]

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23 avril 2012 1 23 /04 /avril /2012 18:46

Ce roman est entré en janvier à la Bibliothèque de Vouvray. Nous y avons la plupart des œuvres traduites en français de la romancière catalane Mercè Rodoreda. Pourquoi seulement maintenant pour celui-ci ? Réponse simple. La traduction vient de paraître (par Bernard Lesfargues, chez Autrement, collection Tinta Blava, septembre 2011). Elle était attendue depuis longtemps.

Le roman

Rodoreda--Mirall-trencat--coberta-primera-edicio.jpg

est paru en 1974, précédé d'une longue préface où l'auteur, analyse ses intentions. En espagnol (castillan) Espejo roto est paru en 1978, traduit par Pere Gimferrer  ; en allemand, Der Zebrochene Spiegel en 1988 ; en anglais A broken mirror en 2006. Et nous ne disons rien de Krossad spegel (1991) en suédois ou de Lo specchio roto (1992) en italien, etc.

Beaucoup de lecteurs n'y verront qu'une saga familiale ; c'est une lecture qu'on peut faire : adultères, servantes engrossées, maisons et bijoux. C'est le monde des Jeunes filles en fleurs puis de La garçonne transposé à Barcelone. Des robes, des paillettes, du strass : évidemment il y a eu des adaptations, téléfilm et théâtre, qui ne voient que des bourgeois en costume.

Mais le Miroir brisé, c'est aussi une vision du temps qui passe, très vite ou lentement, et qui apporte le bonheur, la souffrance et l'oubli. C'est aussi, et d'abord, une écriture, une vision de l'univers renvoyée par les fragments inégaux d'un "miroir brisé", ce sont les paroles, les intonations des enfants, de leurs nourrices, les amants distraits ; c'est le murmure d'une loge au Liceu ou les conversation acérées entendues à l'extérieur sur la Rambla.

Ce sont les personnages féminins qui ont le plus de relief et surtout celui de Teresa Goday, le chef de famille, et sa fille Sofia Valldaura, froide, sans la sensualité qui caractérise sa mère. Il y a de nombreux autres personnages : Amadeu Riera, Armanda, Bàrbara, Constancia, Eladi Farriols, Eulalia, Jaume, etc. Sans oublier Maria, beauté tendre et cruelle à la fois.

Derrière le temps vécu par les êtres, les amours, les morts, il y a le temps historique de la 1ère moitié du 20e siècle en Espagne, avec, en point culminant, la proclamation de la République en 1931.

Les objets ont une présence à la fois réelle et symbolique, et les éléments comme l'eau, de la pluie aux larmes et aussi le bassin et le spectre d'Ophélie. Et bien sûr ce miroir brisé qui renvoie tous ces éclats de vie.

Vous trouverez sur Internet d'autres informations sur la romancière, mais très peu en français. Voyez ici ou .

La BMV a déjà parlé d'elle et pour son centenaire nous y avons fait une exposition (voyez le billet "Rodoreda").


Joan Sales i Mercè Rodoreda

 (Illustration : Mercè Rodoreda et son éditeur Joan Sales, dans le jardin de ce dernier, Barcelone, 1964. Origine : album biographique De foc i de seda de Marta Nadal, Fundació Mercè Rodoreda, novembre 2000.)

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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 19:48

 

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Des nouveautés à la Bibliothèque, il y en a ailleurs. On les reconnaît en ce moment à leur languette jaune.

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 23:03

Bibi-la-Bibiste

roman
par les
Sœurs X...

 

 

Chapitre Premier
Enfance

 

Sa naissance fut semblable à celle des autres enfants.
C'est pourquoi on la nomma Bibi-la-Bibiste
 
(Ceci fut l'enfance de Bibi-la-Bibiste)

 

 

Chapitre Deuxième
Adolescence

 

Le sang coulait rouge dans ses artères ; le sang coulait noir dans ses veines (1).
 
(Telle fut l'adolescence de Bibi-la-Bibiste)

 

 

Chapitre Troisième
Amour

 

A seize ans, elle travaillait dans un atelier.
- Aïe ! mon nez me démange ! s'écria-t-elle.
- C'est un vieux qui t'aime, répondirent ses compagnes, interrompant leurs chanson.
Une violente émotion la saisit. Son coeur fit volte-face dans sa poitrine.
 
(Telles furent les amours de Bibi-la-Bibiste)

 

 

Chapitre Quatrième
Déception

 

Elle sortit.
Dans la rue populeuse, les vieux messieurs passaient, nombreux. Bibi-la-Bibiste les examinait de son regard anxieux. Mais aucun ne répondit à son appel. Un seul lui lança un coup d'oeil enflammé, et il était jeune !
Ne voulant pas s'opposer aux desseins mystérieux de la Fatalité (2), Bibi-la-Bibiste poursuivit son chemin.

(Et ceci fut la déception de Bibi-la-Bibiste)

 

 

Chapitre Cinquième
Rideau

 

Dans un lit d'hôpital s'éteignit Bibi-la-Bibiste. Comme Marie sa patronne, comme Jehanne d'Arc, elle était vierge. Mais sa fiche portait la mention « Syphilitique ».
Ô puissance magique d'un regard amoureux !
 
(Et ceci est le dernier et le plus tragique chapitre du roman de Bibi-la-Bibiste)

 

 

 

(1) Cf. Caustier, Anatomie et physiologie animale et végétale.

(2) Nous aurions mis « Providence » si le roman avait été destiné à La Croix.

 

 

 

 

Nous avions parlé de ce roman dans le billet "Au bonheur des lecteurs" du 31 décembre 2009. Cette fois, nous vous apportons le cadeau. Mais le découvreur c'est Olivier Bogros, bibliothécaire à Lisieux, qui sur son site "Miscellanées" nous le propose, avec d'autres textes, dans un "choix de textes littéraires et documentaires de langue française réputés du domaine public".

L'auteur en est Raymonde Linossier (1897-1930), amie d'enfance de Francis Poulenc. Elle lui a fait connaître la librairie que tenait Adrienne Monnier rue de l'Odéon à Paris, et lui a dédié son unique roman, Bibi-la-Bibiste, en 1918. On les voit tous deux sur cette photo de foire :

Francis-Poulenc-et-Raymonde-Linossier--Drouot.jpg

Vous lirez l'essentiel de ce que l'on sait d'elle dans l'article d'Eric Dussert, paru dans Le Matricule des Anges de janvier 2005.

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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 23:31

Naguère, en mai 2007, Les Liserons, le bulletin papier de la Bibliothèque Municipale de Vouvray, dans son n° 15, a publié ce poème de Charles-François Panard :

Panard--Charles-Francois--La-bouteille--W.JPGNous l'avions trouvé dans Le vin et l'encre, de Sophie Guermès, chez Mollat à Bordeaux, 1997, et sur une étagère de la BMV. On le lira ailleurs sur Internet, notamment dans Wikisource.

L'auteur, Charles-François Panard (Pannard quelquefois) est considéré, "comme le créateur du genre actuel de la chanson" (Henri Avenel).

Panard--Charles-Francois--portrait.JPG

Il est né en 1691 (ou 1689, ou 1694) et mort en 1765. Lisez l'article de Jean-Marc Warszawski, sur musicologie.org, en particulier le passage des Mémoires de Marmontel qui est cité. La notice de Wikipédia, très claire, vous rendra service. Nous lui empruntons une image pour terminer ce billet. C'est aussi un poème figuré.

Panard--Charles-Francois-le-verre--poeme.jpgCharles-François était orléanais (il est né à Courville-sur-Eure). Revenons en Touraine ; avec Maître …François, nous savons bien la vérité de ce précepte : Beuvez toujours, ne meurrez jamais.

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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 09:35

Dernière ligne droite avant l'ouverture du 39ème Festival International de la Bande dessinée

Angouleme--logo-Festival.JPG

qui se tiendra cette année du 26 au 29 janvier à Angoulême.

Angouleme-2012--affiche.JPG

 

Le président du festival n'est autre qu'Art Spiegelman, auteur de BD américain, sacré l'an passé Grand Prix de la Ville d'Angoulême. C'est grâce à la publication de Maus (tome 1 en 1986 et tome 2 en 1991) qui traite des persécutions juives et de la Shoah qu'il accède à la reconnaissance internationale. Il obtient d'ailleurs le  Prix Pulitzer 1992 pour cet ouvrage.

Angouleme-2012-detail-a.JPG

 

Plus récemment il publie un album qui raconte son expérience du 11 septembre 2001 et les conséquences que cet événement a eu sur sa vie : A l'ombre des tours mortes.
Ces deux albums sont disponibles à la Bibliothèque de Vouvray.

Cette année encore, la compétition sera rude et la tâche du jury difficile pour choisir entre les 58 albums de la Sélection Officielle et les 10 albums de la sélection Patrimoine.
Un jury d'enfants devra élire le prix de la jeunesse parmi 20 titres et un jury de personnalités s'intéressera à la BD polar (10 sélectionnés).

Angouleme-2012-detail-b.JPG

 

Avant de découvrir le nouveau palmarès de cette année 2012, vous pouvez toujours pousser la porte de la Bibliothèque de Vouvray qui met en rayon actuellement ses dernières acquisitions...

Angouleme-2012-detail-c.JPG

 

(texte de Cécile, photos de Bernard)

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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 09:39

 

L'Ours conteur dort. Il hiberne. Depuis un an on n'entend guère sa voix place Balzac (Honoré de). Il manque d'encouragements, et les 15 m2 que la BMV octroie aux enfants ne le motivent pas. Ailleurs, c'est un peu différent, comme l'autre dimanche à Saint Genouph. Sur la levée, dans la bruine et même la pluie. Quel menteur, ce conteur ! La Nounou (c'est la gloire !) en a parlé : il était " bien au chaud dans la bibliothèque".

L'Ours conteur dort. Il rêve ; quelquefois en anglais. Voici un de ses rêves. On ne donnera pas de traduction. Lecteurs du blog, c'est le moment de pratiquer la langue de David Cameron.

L'histoire est bien connue (déjà Ésope…). Il s'agit de grenouilles. Quelquefois elles sont deux et il y en a une qui se décourage tout de suite. Imaginez ce qui lui arrive…

Un détail avant de commencer à transcrire le rêve. Expliquez à vos enfants que le beurre, ce n'est pas seulement dans un rayon de supermarché qu'on le trouve, dans une barquette en plastique ou emballé dans du papier métallisé.

 

A frog was hopping around a farmyard, when it decided to investigate the barn. Being somewhat careless, and maybe a little too curious, he ended up falling into a pail half-filled with fresh milk.

As he swam about attempting to reach the top of the pail, he found that the sides of the pail were too high and steep to reach.
He tried to stretch his back legs to push off the bottom of the pail but found it too deep.
But this frog was determined not to give up, and he continued to struggle.
He kicked and squirmed and kicked and squirmed, until at last, all his churning about in the milk had turned the milk into a big hunk of butter.
The butter was now solid enough for him to climb onto and get out of the pail!

 

"Never Give Up!"

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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 20:21

 

Redon-b-Corbeau.jpg

 

 

Avec le fusain d'Odilon Redon (1882 ; l'original se trouve à Ottawa, The National Gallery of Canada), voici un extrait du poème d'Edgar Allan Poe.

 

Dans le texte anglais d'abord (The Raven, 1845), puis dans la traduction de Charles Baudelaire (1856).

 

`Prophet!' said I, `thing of evil! - prophet still, if bird or devil! -
Whether tempter sent, or whether tempest tossed thee here ashore,
Desolate yet all undaunted, on this desert land enchanted -
On this home by horror haunted - tell me truly, I implore -
Is there - is there balm in Gilead? - tell me - tell me, I implore!'
Quoth the raven, `Nevermore.'

`Prophet!' said I, `thing of evil! - prophet still, if bird or devil!
By that Heaven that bends above us - by that God we both adore -
Tell this soul with sorrow laden if, within the distant Aidenn,
It shall clasp a sainted maiden whom the angels named Lenore -
Clasp a rare and radiant maiden, whom the angels named Lenore?'
Quoth the raven, `Nevermore.'

 

« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon, mais toujours prophète ! que tu sois un envoyé du Tentateur, ou que la tempête t’ait simplement échoué, naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte, ensorcelée, dans ce logis par l’Horreur hanté, — dis-moi sincèrement, je t’en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici un baume de Judée ? Dis, dis, je t’en supplie ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

« Prophète ! — dis-je, — être de malheur ! oiseau ou démon ! toujours prophète ! par ce Ciel tendu sur nos têtes, par ce Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore, embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore. » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

 

Un clic ici vous transportera dans le poème en version originale, et dans sa traduction. Sur le poème en particulier, voyez ceci, et sur la question de Baudelaire traducteur de Poe, voyez le travail de Claire Hennequet.

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