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30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 20:03

Deux jeunes amants s'étaient mariés ensemble après une longue poursuite de leurs amours: rien n'était égal à leur ardeur, ils vivaient contents et heureux, quand pour combler leur félicité, la jeune épouse se trouva grosse, et ce fut une grande joie dans ce petit ménage : ils souhaitaient fort un enfant, leur désir se trouvait accompli.

Il y avait dans leur voisinage une fée, qui surtout était curieuse d'avoir un beau jardin; on y voyait avec abondance de toutes sortes de fruits, de plantes et de fleurs.

En ce temps-là, le persil était fort rare dans ces contrées ; la fée en avait fait apporter des Indes, et on n'en eût su trouver dans tout le pays que dans son jardin.

La nouvelle épouse eut une grande envie d'en manger, et comme elle savait bien qu'il était malaisé de la satisfaire, parce que personne n'entrait dans ce jardin, elle tomba dans un chagrin qui la rendit même méconnaissable aux yeux de son époux. Il la tourmenta pour savoir la cause de ce changement prodigieux qui paraissait dans son esprit, aussi bien que sur son corps, et après lui avoir trop résisté, sa femme lui avoua enfin qu'elle voudrait bien manger du persil. Le mari soupira et se troubla pour une envie si malaisée à satisfaire; néanmoins, comme rien ne paraît difficile en amour, il allait jour et nuit autour des murs de ce jardin pour tâcher d'y monter, mais ils étaient d'une hauteur qui rendait la chose impossible.

Enfin, un soir, il aperçut une des portes du jardin ouverte. Il s'y glissa doucement, et il fut si heureux qu'il prit à la hâte une poignée de persil. Il ressortit comme il était entré, et porta son vol à sa femme qui le mangea avec avidité, et qui, deux jours après, se trouva plus pressée que jamais de l'envie d'en remanger encore.

Il fallait que, dans ce temps-là, le persil fût d'un goût excellent.

Le pauvre mari retourna ensuite plusieurs fois inutilement. Mais enfin sa persévérance fut récompensée, il trouva encore la porte du jardin ouverte. Il y entra, et fut bien surpris d'apercevoir la fée elle-même, qui le gronda fort de la hardiesse qu'il avait eue de venir ainsi dans un lieu dont l'entrée n'était permise à qui que ce fût. Le bonhomme confus se mit à genoux, lui demanda pardon, et lui dit que sa femme se mourait si elle ne mangeait pas un peu de persil; qu'elle était grosse, et que cette envie était bien pardonnable. «Eh bien, lui dit la fée, je vous donnerai du persil tout autant que vous en voudrez, si vous me voulez donner l'enfant dont votre femme accouchera.»

Le mari, après une courte délibération, le promit; il prit du persil autant qu'il en voulut.

Quand le temps de l'accouchement fut arrivé, la fée se rendit près de la mère, qui mit au monde une fille, à qui la fée donna le nom de Persinette; elle la reçut dans des langes de toile d'or, et lui arrosa le visage d'une eau précieuse qu'elle avait dans un vase de cristal, qui la rendit, au moment même, la plus belle créature du monde.

Après ces cérémonies de beauté, la fée prit la petite Persinette, l'emporta chez elle, et la fit élever avec tous les soins imaginables: ce fut une merveille, avant qu'elle eût atteint sa douzième année, et comme la fée connaissait sa fatalité, elle résolut de la dérober à ses destinées.

Pour cet effet, elle éleva, par le moyen de ses charmes, une tour d'argent au milieu d'une forêt. Cette mystérieuse tour n'avait point de porte pour y entrer; il y avait de grands et beaux appartements aussi éclairés que si la lumière du soleil y fût entrée, et qui recevaient le jour par le feu des escarboucles dont toutes ces chambres brillaient. Tout ce qui était nécessaire à la vie s'y trouvait splendidement; toutes les raretés étaient ramassées dans ce lieu. Persinette n'avait qu'à ouvrir les tiroirs de ses cabinets, elle les trouvait pleins des plus beaux bijoux; ses garde-robes étaient magnifiques, autant que celles des reines d'Asie; et il n'y avait pas une mode qu'elle ne fût la première à avoir. Elle était seule dans ce beau séjour, où elle n'avait rien à désirer que de la compagnie; à cela près, tous ses désirs étaient prévenus et satisfaits.

Il est inutile de dire qu'à tous ses repas, les mets les plus délicats faisaient sa nourriture; mais j'assurerai que, comme elle ne connaissait que la fée, elle ne s'ennuyait point dans sa solitude; elle lisait, elle peignait, elle jouait des instruments et s'amusait à toutes ces choses qu'une fille qui a été parfaitement élevée n'ignore point.

La fée lui ordonna de coucher au haut de la tour, où il y avait une seule fenêtre; et après l'avoir établie dans cette charmante solitude, elle descendit par la fenêtre et s'en retourna chez elle.

Persinette se divertit à cent choses différentes dès qu'elle fut seule. Quand elle n'aurait fait que fouiller dans ses cassettes, c'était une assez grande occupation; combien de gens en voudraient avoir une semblable !

La vue de la fenêtre de la tour était la plus belle vue du monde ; car on voyait la mer d'un côté, et de l'autre cette vaste forêt; ces deux objets étaient singuliers et charmants. Persinette avait la voix divine, elle se plaisait fort à chanter, et c'était souvent son divertissement, surtout aux heures qu'elle attendait la fée. Elle la venait voir fort souvent, et quand elle était au bas de la tour, elle avait accoutumé de dire: «Persinette, descendez vos cheveux que je monte.»

C'était une des grandes beautés de Persinette que ses cheveux, qui avaient trente aunes de longueur sans l'incommoder. Ils étaient blonds comme fin or, cordonnés avec des rubans de toutes couleurs; et quand elle entendait la voix de la fée, elle les détachait, les mettait en bas, et la fée montait.

Un jour que Persinette était seule à sa fenêtre, elle se mit à chanter le plus joliment du monde.

Un jeune prince chassait dans ce temps-là, il s'était écarté à la suite d'un cerf; en entendant ce chant si agréable, il s'en approcha et vit la jeune Persinette, sa beauté le toucha, sa voix le charma. Il fit vingt fois le tour de cette fatale tour, et n'y voyant point d'entrée, il pensa mourir de douleur, il avait de l'amour, il avait de l'audace, il eût voulu pouvoir escalader la tour.

Persinette, de son côté, perdit la parole quand elle vit un homme si charmant, elle le considéra longtemps tout étonnée, mais tout à coup, elle se retira de la fenêtre, croyant que ce fût quelque monstre, se souvenant d'avoir ouï dire qu'il y en avait qui tuaient par les yeux, et elle avait trouvé les regards de celui-ci très dangereux.

Le prince fut au désespoir de la voir ainsi disparaître; il s'informa aux habitations les plus voisines de ce que c'était, on lui apprit qu'une fée avait fait bâtir cette tour, et y avait enfermé une jeune fille. Il y rôdait tous les jours, enfin, il y fut tant qu'il vit arriver la fée, et entendit qu'elle disait: «Persinette, descendez vos cheveux que je monte.» Au même instant, il remarqua que cette belle personne défaisait les longues tresses de ses cheveux, et que la fée montait par eux: il fut très surpris d'une manière de rendre visite si peu ordinaire.

Le lendemain, quand il crut que l'heure était passée, que la fée avait accoutumé d'entrer dans la tour, il attendit la nuit avec beaucoup d'impatience, et s'approchant sous la fenêtre, il contrefit admirablement la voix de la fée, et dit: « Persinette, descendez vos cheveux que je monte.»

La pauvre Persinette, abusée par le son de cette voix, accourut et détacha ses beaux cheveux, le prince y monta, et quand il fut au haut, et qu'il se vit sur la fenêtre, il pensa tomber en bas, quand il remarqua de si près cette prodigieuse beauté. Néanmoins, rappelant toute son audace naturelle, il sauta dans la chambre, et se mettant aux pieds de Persinette, il lui embrassa les genoux avec une ardeur qui pouvait la persuader. Elle s'effraya d'abord, elle cria, un moment après elle trembla, et rien ne fut capable de la rassurer que quand elle sentit dans son cœur autant d'amour qu'elle en avait mis dans celui du prince. Il lui disait les plus belles choses du inonde, à quoi elle ne répondit que par un trouble qui donna de l'espérance au prince. Enfin, devenu plus hardi, il lui proposa de l'épouser sur l'heure, elle y consentit sans savoir presque ce qu'elle faisait, elle acheva de même toute la cérémonie.

Voilà le prince heureux, Persinette s'accoutume aussi à l'aimer, ils se voyaient tous les jours, et peu de temps après, elle se trouva grosse. Cet état inconnu l'inquiéta fort, le prince s'en douta, et ne lui voulut pas expliquer de peur de l'affliger. Mais la fée l'étant allée voir, ne l'eut pas si tôt considérée qu'elle connut sa maladie. «Ah! Malheureuse ! lui dit-elle, vous êtes tombée dans une grande faute; vous en serez punie, les destinées ne se peuvent éviter, et ma prévoyance a été bien vaine.» En disant cela, elle lui demanda d'un ton impérieux de lui avouer toute son aventure ; ce que la pauvre Persinette fit, les yeux tout trempés de larmes.

Après ce récit, la fée ne parut point touchée de tout l'amour dont Persinette lui racontait des traits si touchants, et la prenant par ses cheveux, elle en coupa les précieux cordons; après quoi, elle la fit descendre, et descendit aussi par la fenêtre. Quand elles furent au bas, elle s'enveloppa avec elle d'un nuage qui les porta toutes deux au bord de la mer, dans un endroit très solitaire, mais assez agréable. Il y avait des prés, des bois, un ruisseau d'eau douce, une petite hutte faite de feuillages toujours verts; et il y avait dedans un lit de jonc marin, et à côté une corbeille, dans laquelle il y avait de certains biscuits qui étaient assez bons, et qui ne finissaient point. Ce fut en cet endroit que la fée conduisit Persinette, et la laissa, après lui avoir fait des reproches qui lui parurent cent fois plus cruels que ses propres malheurs.

Ce fut en cet endroit qu'elle donna naissance à un petit prince et à une petite princesse, et ce fut en cet endroit qu'elle les nourrit, et qu'elle eut tout le temps de pleurer son infortune.

Mais la fée ne se trouva pas une vengeance assez pleine, il fallait qu'elle eût en son pouvoir le prince, et qu'elle le punît aussi. Dès qu'elle eut quitté la malheureuse Persinette, elle remonta à la tour, et se mettant à chanter du ton dont chantait Persinette, le prince, trompé par cette voix, et qui revenait pour la voir, lui redemanda ses cheveux, pour monter comme il avait accoutumé; la perfide fée les avait exprès coupés à la belle Persinette, et les lui tendant, le pauvre prince parut à la fenêtre, où il eut bien moins d'étonnement que de douleur de ne trouver pas sa maîtresse. Il la chercha des yeux, mais la fée le regardant avec colère: « Téméraire, lui dit-elle, votre crime est infini, la punition en sera terrible.» Mais lui, sans écouter des menaces qui ne regardaient que lui seul: « Où est Persinette? lui répondit-il. - Elle n'est plus pour vous», répliqua-t-elle. Lors le prince, plus agité des fureurs de sa douleur que contraint par la puissance de l'art de la fée, se précipita du haut de la tour en bas. Il devait mille fois se briser tout le corps, il tomba sans se faire autre mal que de perdre la vue.

Il fut très étonné de sentir qu'il ne voyait plus, il demeura quelque temps au pied de la tour à gémir et à prononcer cent fois le nom de Persinette.

Il marcha comme il put, en tâtonnant d'abord, ensuite ses pas furent plus assurés; il fut ainsi je ne sais combien de temps sans rencontrer qui que ce fût qui pût l'assister et le conduire; il se nourrissait des herbes et des racines qu'il rencontrait quand la faim le pressait.

Au bout de quelques années, il se trouva un jour plus pressé du souvenir de ses amours et de ses malheurs qu'à l'ordinaire, il se coucha sous un arbre, et donna toutes ses pensées aux tristes réflexions qu'il faisait. Cette occupation est cruelle à qui pense mériter un meilleur sort, mais tout à coup il sortit de sa rêverie par le son d'une voix charmante qu'il entendit. Ces premiers sons allèrent jusqu'à son cœur, ils le pénétrèrent, et y portèrent de doux mouvements, avec lesquels il y avait longtemps qu'il n'avait plus d'habitude. « Ô Dieux ! s'écria-t-il, voilà la voix de Persinette.»

Il ne se trompait pas, il était insensiblement arrivé dans son désert. Elle était assise sur la porte de sa cabane, et chantait l'histoire malheureuse de ses amours. Deux enfants qu'elle avait, plus beaux que le jour, se jouaient à quelques pas d'elle, et s'éloignant un peu, ils arrivèrent jusqu'auprès de l'arbre sous lequel le prince était couché. Ils ne l'eurent pas plus tôt vu que l'un et l'autre, se jetant à son col, l'embrassèrent mille fois, en disant à tout moment. «C'est mon père». Ils appelèrent leur mère, et firent de tels cris qu'elle accourut, ne sachant ce que ce pouvait être; jamais jusqu'à ce moment-là sa solitude n'avait été troublée par aucun accident.

Quelle fut sa surprise, et sa joie, quand elle reconnut son cher époux ! C'est ce qu'il n'est pas possible d'exprimer. Elle fit un cri perçant et s'élançant auprès de lui, son saisissement fut si sensible que, par un effet bien naturel, elle versa un torrent de larmes. Mais, O merveille ! à peine ses larmes précieuses furent-elles tombées sur les yeux du prince qu'ils reprirent incontinent toute leur lumière; il vit clair comme il faisait autrefois, et il reçut cette faveur par la tendresse de la passionnée Persinette, qu'il prit entre ses bras, et à qui il fit mille fois plus de caresses qu'il ne lui en avait jamais fait.

C'était un spectacle bien touchant de voir ce beau prince, cette charmante princesse et ces aimables enfants, dans une joie et une tendresse qui les transportaient hors d'eux-mêmes. Le reste du jour s'écoula ainsi dans ce plaisir; mais le soir étant venu, cette petite famille eut besoin d'un peu de nourriture. Le prince, croyant prendre du biscuit, il se convertit en pierre; il fut épouvanté de ce prodige, et soupira de douleur, les pauvres enfants pleurèrent, la désolée mère voulut au moins leur donner un peu d'eau, mais elle se changea en cristal.

Quelle nuit! Ils la passèrent assez mal; ils crurent cent fois qu'elle serait éternelle pour eux.

Dès que le jour parut, ils se levèrent, et résolurent de cueillir quelques herbes; mais, quoi ! elles se transformaient en crapauds, en bêtes venimeuses, les oiseaux les plus innocents devinrent des dragons, des harpies qui volaient autour d'eux, et dont la vue causait de la terreur. «C'en est donc fait, s'écria le prince; ma chère Persinette, je ne vous ai retrouvée que pour vous perdre d'une manière plus terrible. - Mourons, mon cher Prince, répondit-elle en l'embrassant tendrement, et faisons envier à nos ennemis même la douceur de notre mort.»

Leurs pauvres petits enfants étaient entre leurs bras, dans une défaillance qui les mettait à deux doigts de la mort. Qui n'aurait pas été touché de voir ainsi mourante cette déplorable famille ? Aussi se fit-il pour eux un miracle favorable. La fée fut attendrie, et rappelant dans cet instant toute la tendresse qu'elle avait sentie autrefois pour l'aimable Persinette, elle se transporta dans le lieu où ils étaient, elle parut dans un char brillant d'or et de pierreries, elle les y fit monter, se plaçant au milieu de ces amants fortunés, et mettant à leurs pieds leurs agréables enfants sur des carreaux magnifiques, elle les conduisit de la sorte jusqu'au palais du roi père du prince. Ce fut là que l'allégresse fut excessive; on reçut comme un dieu ce beau prince, que l'on croyait perdu depuis si longtemps, et il se trouva si satisfait de se voir dans le repos après avoir été si agité de l'orage que rien au monde ne fut comparable à la félicité dans laquelle il vécut avec sa parfaite épouse.

 

Tendres époux, apprenez par ceux-ci

Qu'il est avantageux d'être toujours fidèles ;

Les peines, les travaux, le plus cuisant souci,

Tout enfin se trouve adouci

Quand les ardeurs sont mutuelles :

On brave la fortune, on surmonte le sort,

Tant que deux époux sont d'accord.

 

Charlotte-Rose de Caumont La Force (Mademoiselle de La Force), 1650-1724. Le conte Persinette est paru en 1698.

 

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