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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 18:58
Balzac-par-Nadar--1840.jpg

On est tenté de répondre  "oui" à la question, après avoir lu Les illusions perdues. Mais ce n'est pas si simple que certains veulent le croire. Dans ce roman il est vrai, le héros, Lucien de Rubempré, nous propose le texte suivant, bien connu, mais que nous redonnons pour nos lecteurs.

Amis, la morale en chanson
Me fatigue et m'ennuie ;
Doit-on invoquer la raison
Quand on sert la Folie ?
D'ailleurs tous les refrains sont bons
Lorsqu'on trinque avec des lurons :
          Épicure l'atteste.
N'allons pas chercher Apollon
Quand Bacchus est notre échanson ;
              Rions ! buvons !
          Et moquons-nous du reste. 

Hippocrate à tout bon buveur
Promettait la centaine.
Qu'importe, après tout, par malheur,
Si la jambe incertaine
Ne peut plus poursuivre un tendron,
Pourvu qu'à vider un flacon
          La main soit toujours leste ?
Si toujours, en vrais biberons,
Jusqu'à soixante ans nous trinquons,
              Rions ! buvons !
          Et moquons-nous du reste.

Veut-on savoir d'où nous venons,
La chose est très facile ;
Mais, pour savoir où nous irons,
Il faudrait être habile.
Sans nous inquiéter, enfin,
Usons, ma foi, jusqu'à la fin
          De la bonté céleste ! 
Il est certain que nous mourrons ;
Mais il est sûr que nous vivons 
            Rions ! Buvons !
                                          
         Et moquons nous du reste.
(1)

Et nous y ajouterons généreusement un couplet qui ne figure pas dans l'édition Furne, définitive, mais qui se trouve dans le manuscrit.

Que plus d'un moderne Harpagon
A son coffre s'enchaîne ;
Du verrou qu'il serre le gond,
De peur qu'on le surprenne.
Qu'il compte avec soin ses écus
Morbleu ! nargue du vieux Crésus,
           Nul ne les lui conteste !
Pour nous qui jamais ne comptons
Que nos amis et nos flacons,
                       Rions ! Buvons !

      Et moquons nous du reste. (2)

Il est vrai qu'on croirait entendre un écho du proverbe rabelaisien "Buvez toujours, ne mourrez jamais", mais il convient de replacer la chanson dans son contexte. Lucien de Rubempré, le personnage principal du roman vit misérablement dans sa province (Angoulême). Il écrit de la poésie. Plus tard, à Paris, quand Coralie, sa maîtresse, meurt, il n'a pas assez d'argent pour payer l'enterrement. Il est donc obligé d'écrire, pour une guinguette, quelques chansons à boire. Le texte que nous avons cité est le résultat de cette sinistre commande. Balzac le fait précéder du paragraphe suivant :

Il éprouva des peines inouïes avant de pouvoir travailler, mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité, comme s'il n'eût pas souffert. Il exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation qui s'accomplit entre le coeur et le cerveau. Quelle nuit que celle où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui priait pour Coralie! Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, essayait de la mettre sur un air alors à la mode; en l'entendant chanter, Bérénice et le prêtre eurent peur qu'il ne fût devenu fou…

Le lecteur comprend donc que la chanson, loin d'exprimer le bonheur, dit l'angoisse et le désespoir, en raison du violent contraste, précisément, entre son but affiché et les circonstances atroces de son écriture. Voici comment Balzac conclut, après le texte de la chanson :


Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet, Bianchon et d'Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxysme de l'abattement, il versait un torrent de larmes, et n'avait plus la force de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut expliqué sa situation, il vit  des larmes dans les yeux de ceux qui l'écoutaient.

- Ceci, dit d'Arthez, efface bien des fautes!

- Heureux ceux qui trouvent l'enfer ici-bas, dit gravement le prêtre.

Le spectacle de cette belle morte souriant à l'éternité, la vue de son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, […..] ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin qui s'assirent sans pouvoir proférer une parole.

On ne peut citer cette chanson en disant qu'elle exprime l'adhésion de Balzac à cette joie de vivre qu'un bon vin suscite. On trouvera ailleurs (par exemple dans L'Illustre Gaudissart) une sincère célébration du vin. Mais en prose. Car nous trouvons ici le deuxième problème autour de cette chanson. Il s'agit de sa paternité.

Les poèmes écrits par Lucien de Rubempré, dont Balzac doit donner des exemples à ses lecteurs, il les a fait écrire par des amis poètes. Par exemple les quatre sonnets sur les fleurs (3)  sont écrits par Charles Lassailly, Delphine de Girardin et Théophile Gautier. Balzac n'est pas très satisfait du résultat. Il aime la poésie, il voudrait en écrire, mais il n'y parvient pas. Nous reviendrons dans une autre chronique, sur le poème Fœdora que Balzac a essayé en vain de versifier au cours de son seul vrai séjour à Vouvray, en juillet-août 1823, chez M. de Savary à la Caillerie.

En ce qui concerne ces sonnets, les épreuves corrigées que possède la Maison de Balzac à Paris sont éloquentes. Il veut faire sien avec rage un texte dont il n'est pas l'auteur et dont la médiocrité l'afflige (4). Pour la chanson à boire, Balzac écrit dans une lettre à Mme Hanska du 14 mai 1842 qu'il ira "le surlendemain demander à Béranger de refaire cette chanson." On peut en déduire que Béranger (et non Balzac) l'avait faite. De toute manière, cette réfection n'eut pas lieu. On imagine que c'était une chose délicate à demander au célèbre chansonnier.

Nous laisserons le lecteur répondre à la question posée par le titre. Il peut être intéressant de noter que la situation macabre et pathétique de Lucien de Rubempré repose sur une histoire vraie (5), celle de Maurice Alhoy, Directeur du Pauvre Jacques, journal des prisons…à propos duquel on écrit dans Le Pilori, en mars 1835 : "C'est notre héros qui, seul, dans une mansarde près d'un cadavre de femme, a fait pendant une nuit un pot-pourri grivois dont le prix devait servir le lendemain aux frais de sépulture de la morte, sa maîtresse…" Balzac avait été frappé par cette situation. Il en parle dans La Peau de Chagrin et dans une lettre à Mme Hanska du 9 novembre 1833 où il ajoute, allant au-delà de l'anecdote : "Travailler le cœur en deuil, voilà mon destin."

Dans cette image de sa condition d'écrivain, nous voilà, chers lecteurs, bien loin des "Rions ! Buvons !" de cette célèbre chanson à boire.

Notes:

1. Les illusions perdues, chapitre XX (voir à la BMV p. 400 de l'édition Bookking International, Paris, 1993). Dans la Pléïade (Tome V, 1977), pp. 548-9 ; voir également les notes de Roland Chollet. Voir aussi Gaston Huet, Balzac et Vouvray, conférence pour l'année Balzac, 5 juin 1999 et  publication dans les mémoires de l'Académie des Sciences, Arts et Belles lettres de Touraine , tome XI, 1998.

On lira avec intérêt l'article de Gilbert Garrier  "Balzac, la vigne et le vin", initialement paru dans La Revue des Œnologues, n°119, avril 2006.

2. Dans les notes de la Pléïade.

3. Pléïade, pp. 338-341.

4. La BMV a exposé pour "Lire en Fête 2006" une photocopie du sonnet La Päquerette. La page, propriété de la Maison de Balzac à Paris, montre la correction acharnée sur le poème de Lassailly, que Balzac trouvait "au ras des pâquerettes". Cela dit, les poèmes n'ont pas besoin d'être excellents. Rubempré est prévenu par le journaliste Etienne Lousteau qui lui dit, à propos de son avenir : "Vous avez l'étoffe de trois poètes, mais, avant d'avoir percé, vous avez six fois le temps de mourir de faim, si vous comptez sur les produits de votre poésie pour vous faire vivre. […] Vos marguerites resteront chastement pliées comme vous les tenez…" p. 211 à la BMV.

5. Nous reprenons ici les informations données par Patrick Berthier dans l'Année Balzacienne, 1995, pp. 417-420, dans le texte : "Au chevet de Coralie".

 

Le portrait de Balzac est le fameux daguerréotype de Nadar qui date de 1840.

Les Illusions perdues sont parues en 1837 et en 1843.

 

Le texte repris ici est initialement paru dans Les Liserons #17, décembre 2007. (BC)

 

 

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